#8 – Janvier / January 2026
Stéphane Bouquet
Un hommage / A tribute
Cécile Mainardi
DE TOUT BOUQUET
1- « J’atteste ici de la réalité du monde, c’est le bref plus serment possible
(et s’il faut un tampon officiel, je, soussigé moi, singularité quelconque
certifie les choses de toute leur existence »,
écrit S.B dans Le Fait de vivre,
faisant du serment un performatif pur,
pur performatif de la vie, pur performatif de l’existence
— plus performatif, c’est impossible,
—plus performatif (et là j’ai impression d’écrire comme lui), « tu meurs »
Et moi j’atteste ici de la réalité de sa mort
c’est le plus bref serment possible,
le serment le plus stérile et le plus triste
mais le seul qu’il m’est permis de faire ,
quelques semaines seulement après sa disparition.
« Pourtant, poursuit-il, l’absence s’est multipliée depuis
c’est comme d’errer désormais dans le long deuil qui vient avant mourir »
cette conscience de la mort, ou quelque chose qui s’en rapproche,
qui n’est pas totalement conscience, ni intelligence,
encore moins peur ou hantise
(car chez lui la mort n’est pas un événement final,
plutôt un processus continu de perte, de rupture et d’absence,
ce « deuil d’avant la mort » (qui en est une sorte de prescience)
mélancolie inéluctable —comme si S.B, en absolu mélancolique, s’interdisait d’employer ce mot-là—
ce deuil « atmosphérique », intransitif, sans objet, ni mobile apparent,
mais qui est l’ombre portée sur presque tous ses textes,
anticipation silencieuse,
cette porosité au sentiment de mort
(qui décuple chez lui le désir, l’appétit de vie, de vivre,
(— le sexe, l’étreinte, le paysage, le monde enfin, « touché » !)
c’est quoi ?
est-ce par là que le sentiment d’exister s’éprouve au plus fort ?
est-ce par là que l’écriture lui advient ?
2- « Il doit pourtant être possible de vivre passé le stade des adieux »,
écrit-il à un autre endroit,
anticipant quels adieux ?
phrase léguée, diamant testamentaire qu’il nous laisse comme une clé,
peut-être comme un viatique
pour survivre à sa perte (imaginairement programmatique)
supporter sa disparition, toute disparition.
Ainsi, par ton œuvre, nous donnes-tu les moyens de vivre sans toi ?
(l’avais-tu anticipé, l’avais-tu prémédité ?)
ta mort est-elle cette préméditation ?
(jusqu’à quel point peut-on se demander qu’elle l’ait été, depuis tes tout premiers textes ?)
— la mort : « préméditation poétique » de l’écriture—
oui ta mort est-elle cette « préméditation » ?
comme on le dit d’un crime, d’un homicide.
cette dernière « station » de ton œuvre ?
cette dernière des dix stations
(toi qui écrivait —en trois mots— : « mes / dix / stations »)
est-elle ta « méditation » ultime ?
inséparable l’œuvre,
que l’œuvre suppose, contient, pose comme axiome
et qui, en retour, l’ouvre à elle-même.
Certains font de leur vie une œuvre,
fais-tu, toi, S.B une seule et même chose de ton œuvre et de ta mort ?
oui fais-tu de ta mort, sinon ton œuvre, mais la condition d’accès à celle-ci
la plus radicale, la plus orphique, la plus majestueuse
des « conditions » ?
fin 1 :
Désespérément, hélas, pour reprendre encore tes mots
« de tous mecs inaccessibles, tous ces mecs que invoques plus que tu n’évoques (shirt décoloré de sueur), ces mecs qui, dis-tu, transforment tout en regret »,
tu es maintenant le plus inaccessible de tous !
fin 2 :
Mais clignote une lueur d’espoir dans tes poèmes,
car,
si ceux-ci sont une manière de faire durer ce qui est déjà parti, de construire une mémoire qui résiste au temps et à l’oubli, et de conjurer et faire taire la fin de tout
alors permets que je fasse l’ hypothèse
que ces même poèmes ont le pouvoir
de ne pas te donner pour entièrement mort.
Quelque chose de pasolinien :
qui dirait
non plus : « Invece di morire, scrivo su di voi »
mais : « Invece di essere morto, scrivo dentro voi tutti »