#8 – Janvier / January 2026

Cécile Mainardi

L’ORGIE DU MONDE[1]

 

 

 

 L’image ne désigne plus quelque chose, elle s’adresse à
quelqu’un.

M. Foucault

 

1

    Vous contemplez présentement, en vous penchant légèrement au-dessus d’elles tant elles sont petites, d’adorables tassettes chinoises en porcelaine rangées dans un coffret de six. Celles-là mêmes dont la tradition des restaurants asiatiques veut qu’on vous serve un saké à la fin du repas et qu’aussitôt y paraisse — qui n’y était pas quelques secondes plus tôt — l’image d’une minuscule femme nue, quand ce n’est pas celle d’un homme, tout aussi dénudé, et au sexe ouvertement, fièrement turgescent. Vignettes semi- ou micro-pornographiques, qui emportent le sourire doucereux du voyeur en quoi elles vous transforment fugacement, plus qu’elles n’ont de véritable effet aphrodisiaque sur lui, du moins je crois.

    Vos parents, qui depuis votre naissance ne sortaient presque plus, allèrent un soir dîner avec des amis — Geneviève, Rodolphe, le XXIe arrondissement — dans un restaurant asiatique parisien. Outre la déception infinie de ne pas pouvoir être de la sortie, ni de goûter à cette cuisine exotique, dont le mystère lui conférait une saveur toute fantasmée, et pour cela même inégalable, je ne sais quel doute se mêlait à votre désappointement. Que vous cachait-on ? Pourquoi ne vous emmenait-on pas ? Que se passait-il donc dans ces restaurants chinois, thaï ou vietnamiens, dont le décor feutré et l’atmosphère tamisée jusqu’au nébuleux, jusqu’au ténébreux,  distillaient jusqu’à vous le pressentiment d’un secret plus dense, plus inavouable : celui de la vie chuchotée des adultes, rythmée de rires mats et de tintements cristallins ; de robes et de vêtement moirés d’un je ne sais quoi d’impalpable sensualité ; vie magnétisée par d’indicibles promesses d’érotisme — mot que je ne connaissais pas plus, alors, que celui de « nems » ou de « tempura ».

    « Small is beautiful », mignon le pied menu, et le spectacle d’autant plus joli, songez-vous à la vue de ces minuscules tasses, que sont plus petites encore les images qu’on découvre au fond, tapies comme de petits génies pornographiques prêts à s’animer. L’œil au-dessus d’elles, vous vous déplacez même des unes aux autres, tout en revenant sur celle d’avant, comme pour mieux jouer de l’illusionnisme et du pouvoir d’infime animation dont chacune semble douée. Malgré l’effet de loupe révélateur et grossissant du saké, ou au contraire à cause de lui, vous vous sentez précipitée, aspirée presque par et dans quelque chose de plus petit encore, partant d’éloigné, de distant, de physiquement lointain ; une chose qui vous prend au ventre. Là est le véritable érotisme de ces tasses.

    Face à une telle situation, il faut négocier et renégocier votre angle de vue avec précision, en prenant la position du laborantin courbé sur son microscope, pour que l’effet de l’image « marche » ; à ce détail près toutefois que celle-ci n’est plus au bout de l’œilleton, ni dans l’œilleton : elle est l’œilleton lui-même, un œil transparent, un litchi translucide, un gland de cristal.

    Au bout de cet œilleton magique, on trouve plus petit encore : le détail grivois de sexes découverts, systématiquement cabrés, laissés à la scrutation subreptice du client. Délectation, frustration scopique ? Plus petit, on ne verrait pas. Plus petit, on ne verrait plus. L’effet de petitesse neutralise, endigue l’obscène, le jette avec l’eau du saké. Nous sommes aux confins du pornographique. Nous sommes aux confins du visible. Là où leurs limites se confondent, s’effritent et s’évanouissent en ruine d’images, en poussière de riz. Il n’en reste que le bleu vague, le jaune vague, le tintement lointain d’un grelot du désir. On penche la tête. On relève la tête. On voit trouble.

    Mais revenons à ce coffret de six tasses miniatures que vous êtes en train d’observer, et qui ne proposent pas les images habituellement convoquées par ce rituel kitsch. À la place, on y découvre des détails de peintures : gros plan sur le centre du tableau, sa zone sensible — dira-t-on scabreuse, sableuse ? Et pour cause : ils ont tous comme focus l’entrecroisement de jambes féminines, ou plutôt leur « décroisement », l’évocation d’une ouverture. Des lignes, un point central qui les relie. La perspective, inscrite dans le corps humain, comme le cercle est inscrit dans le compas. Des perspectives, une perspective : avoir des vues sur quelqu’un. 

    Au fond de ces tassettes, plusieurs fragments de peintures ou dessins d’artistes, miniaturisés et inscrit en tondo, tapissent la paroi de porcelaine et viennent caresser votre rétine. Dans l’ordre où elles apparaissent sous la loupe de vos yeux, on y découvre : L’Origine du Monde de Gustave Courbet (titre sur lequel je m’amusais naguère à trébucher, prononçant à la suite : « l’orgie du monde, l’origine du monde, l’orgie du monde, l’origine du monde… ») ; « La Femme aux bas blancs » du même Gustave, Étant donné de Marcel Duchamp ; La Nymphe de la source de Lucas Cranach ; Iris, messagère de Dieu de Rodin ; Danaé, du Tintoret. Autant d’œuvres lisibles à la lumière de ce dessin de Dürer, du nom de Perspectographe, qui donne à voir le peintre et son modèle, tous deux séparés par une paroi de verre. Le modèle y est séparé du peintre par une vitre, la femme déshabillée par le regard du peintre qui traverse le verre. L’expérience visuelle consiste en un désir où le sujet fait l’expérience de son regard, mais n’obtient, au bout de course, qu’une illusion.

    Lecteur, dis-moi que nous sommes séparés l’un de l’autre par quelque chose d’équivalent à cette vitre, par ce si peu, par ce si rien, par ce si vide. Ou laisse-moi te le dire moi, et te faire croire qu’il n’y a que cette absence d’épaisseur entre nous. Toi, « modèle-lecteur », et moi « peintre-auteur », qui ne sommes séparés que par le texte, que par ce qui, du texte, n’est pas totalement texte, que par ce qui du texte, tout en faisant lien fait paroi : paroi par le lien, lien par la paroi, loi par le rien.

    Oui, par quoi sommes-nous séparés, lecteur ? Par quel verre ? Par quelle fine paroi transparente, de part et d’autre de laquelle, un filet de voix s’élève — en écrivant ces phrases, autant que peut-être pour vous en les lisant, maintenant écrites. Par la paroi translucide de quel pronom, à travers lequel on se voit, s’entend presque mutuellement ? Qui voit quoi ? Qui lit quoi ? Par quelle transparence, que ce simple pronom personnel « vous » (à travers lequel l’on voit comme dans un masque de plongée) vient soudain rendre à son évidence première ?

2

    C’est vous qui avez imaginé ces tasses, et les avez agrémentées de ce revêtement « iconographique ». Consolation d’une mainardise qui n’a pu se faire, faute de moyen, faute de réalité, faute de tout, celle-ci les a toutefois directement inspirées. Pensée à l’origine à une toute autre échelle, inversement proportionnelle, l’action immersive que j’en avais rêvé nécessitait d’abord l’élaboration d’une tasse à saké géante — aux motifs joliment homothétiques de ceux peints sur porcelaine —. Une fois l’objet réalisé, l’œuvre consistait en une série d’actions ; remplir ladite tasse, monumentale, à rebord de saké (ou d’un dixième de saké par volume d’eau pour éviter toute asphyxie par la peau) ; et vous y plonger toute entière dans votre joli maillot rouge une pièce, lequel, découpé dans un tissu hydro-dégradable, aura tôt fait de se désagréger complètement au contact de l’eau — Pfuiitt ! — sans laisser de traces. Dissolvance instantanée. Puis, après immersion complète, vous seriez apparue aussi nue que ces petites vignettes de femmes aux contours de paysage obsédamment flous, vous dévoilant dans votre habit d’Ève, telle une photo dans son bain de révélateur, mais surtout à cette principielle vitesse de remplissage de la tasse.

    Cette immense tasse, d’une hauteur d’homme moyenne, aurait tout juste permis au public d’y passer le bout du nez, forçant les plus petits à sauter de toutes leurs forces, voire à devoir se suspendre à ses bords, pour apercevoir des bribes de la scène et des bouts galbés de votre corps. Vous y auriez passé, vous-même, le bout du pied, faisant mine de l’enjamber, de sortir de la tasse, comme Marylin de sa bleuissime piscine, puis auriez souplement replongé tête en arrière, vers le fond de l’image.

    Le vernissage, quant à lui, aurait décliné pour son cocktail au saké et autre alcool de riz, une multitude de petites tassettes au fond desquelles autant de minuscules Cécile nichées, lovées — dans lovées, il y a love — arborant le même maillot de bain rouge, auraient fait un petit signe de la main, ou plutôt mine de vous envoyer un baiser.

   Bassin. Vasque. Baignoire.

Biographème :

    Ah, ces immersions, ces bains, ces douches, qu’on prend ensemble aux premiers temps de l’amour, où l’on se savonne mutuellement le corps comme celui d’un même être — idéal platonicien d’un corps enfin réuni — étant tour à tour l’enfant et le parent l’un de l’autre (bon sang, l’époque n’était pas loin où on se baignait encore avec papa-maman), offerts à une nudité qui suspend pour un court temps son érotisme ! 

    Dans une toute petite cabine de douche, pas plus grande qu’une cabine photomaton (cette autre alcôve pour amoureux, de l’espace public celle-là, où, entassés et vautrés l’un sur l’autre, de jeunes tourtereaux font d’homozygotes grimaces et s’échangent des baisers de cirque, pas moins chargés de délice que les autres — tant que ça marche, ils s’embrassent), je me revois sous la pluie tiède d’une eau savamment dosée, avec cet amoureux juif au type séfarade — quoique en fait ashkénaze par son père : sa mère, elle, on ne peut plus française et pourtant née en Kabylie, avait étonnamment légué à son fils un phénotype nord-africain — ; un certain « Lévy » donc, qui me savonnait de ses deux paumes l’intégralité du corps, en remontant des chevilles aux épaules, jusque dans ses moindres courbes, rebonds, anfractuosités. Rodin tactile, haptique, dermique. J’en ressortais comme d’une épreuve de moulage « à mousse perdue », qui me faisait passer d’une empreinte d’écume savonneuse à une épreuve en chair incarnat, et gicler de ses mains de sculpteur-mouleur comme une statuette toute fraîche, toute nette, toute propre. Zwouiiicc !

    Il avait le front fuyant, des yeux caramel clair qui lui mangeaient le visage quand il retirait ses petites lunettes rondes, style « intello-romantiques » à la Schubert ou à la W. Benjamin. Qui n’a déjà vu ces verres de lunettes qui miniaturisent les yeux, désavantagent le physique de celui qui les porte — cette beauté du visage qui réside souvent toute entière dans les yeux — et lui confèrent/lèguent une sorte de double physionomie ? Heureuse et belle surprise quand il les enlevait, pour l’amour, tournant vers moi une épaule nue et de beaux et grands yeux de velours, qui accentuaient de manière impressionnante sa proximité, dévoilant un visage inédit, paré d’un charme nouveau qui le créditait d’une beauté surprenante. Quant à son nez, quand on le voyait de profil, il s’enroulait sur lui-même comme celui d’un mouton des montagnes kabyles. Comme quoi, dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui t’a conçu ! « Je dis ça je dis rien », comme il en ponctuait lui-même ses propos.

    Mais plus encore, Il avait tout d’un homo. Il se faisait du reste brancher par tous les jeunes pédés de la Villa Arson. Moi-même, je m’étais posé la question, tant il y avait de manières dans ses gestes, ses attitudes, ce rire presque extérieur à lui-même, qu’on sentait mimé sur celui d’un autre — lequel devait bien exister quelque part —, et dont il laissait entrevoir la modèle et dépasser la couture, comme on laisse voir l’étiquette d’un vêtement — ; tant il y avait aussi de recherche d’élégance dans sa façon de fumer ; tant, enfin, sa gêne (quand il était gêné) et sa préciosité (quand il élucubrait sur ses lectures de Balzac et de Proust — expression charmante d’un snobisme que sa jeunesse et l’indulgence de mon regard amoureux faisaient aussitôt pardonner) se teintaient de féminité. Mais, somme toute, s’il en avait tout l’air, il était aussi peu homo qu’il était séfarade. Et son homosexualité était ainsi à son air juif méditerranéen ou proche-oriental, ce que son hétérosexualité était à son identité ashkénaze : une vérité liminaire, une virtualité faite acte.

    Il cachait son jeu sans le savoir, et tout aussi sûrement sans le vouloir, se baladant ainsi de semblances en semblances (certaines personnes sont comme ça), prônant la facilité comme esthétique, épris d’hédonisme, mais forclos dans son désœuvrement et la vacuité à laquelle il condamne. Il y a aussi des gens comme ça.

 

3

    Ces images, maintenant, vous les regardez à la vitesse d’un sucre qui fond. Vous les regardez à l’état toujours neuf, comme si vous les découvriez pour la première fois. Leur netteté soudaine mobilise votre vue, comme si vous accédiez à l’usage d’une nouvelle sensorialité visuelle — un sens inédit, jamais éprouvé, quasiment vierge.

    Il vous tient comme à l’écart de vous-même. Ou alors, c’est que cette pulsion de voir, cette scrutation continue et passionnée, s’opérait hors du contrôle de votre volonté, étrangère à vous-même, agissant comme une drogue : Lecture. Sous la loupe d’une drogue. Sous la drogue d’une loupe. Comme si ce « vous », en somme, se décollait un peu de vous-même, et ne coïncidait plus entièrement avec la personne que vous êtes.

    « Vous contemplez présentement, en vous penchant légèrement au-dessus d’elles, tant elles sont petites… » Mais quel est ce « vous », ce « vous » qui vous désigne comme sujet de l’action, sujet de la contemplation ? Quel est ce « vous » qui, à ce stade du texte, et peut-être parce que le texte, pareil à l’eau, l’a depuis déjà plusieurs pages recouvert, s’avance dans une autre visibilité, dans une autre qualité de transparence ? Oui, quel est ce « vous » qui semble cesser de désigner son auteur, l’humble scripteur de cette ekphrasis, pour se mettre à vous réfléchir vous, lecteurs/pour investir la figure du lecteur, sujet de l’action de lire, sujet de la contemplation purement mentale de ces tasses ?

    Car, par un effet de patente magie, ce « vous » qui cesse d’être « vous » pour devenir « vous » /qui cesse d’être le « vous » de l’auteur pour devenir le vôtre ; ce « vous » qui se trouve désormais au fond du texte, sous des épaisseurs d’eau de texte, comme l’image au fond de la tasse —, s’anime, déploie sa figure, et se met à vivre. Il devient soudain ce qu’il y a de plus vivant. Il s’avère être vous, lecteur, qui m’apparaissez maintenant, juste à la fin de ce texte, et le faites en si petite figurine que je la vois presque bouger. À la fin de ce texte, je le dis bien, et pas avant. Comme si la seule épaisseur transparente qui nous séparait désormais, équivalente à celle des tassettes chinoises à saké, était celle même de l’eau par quoi nous pouvons nous voir, et nous dire « au revoir ».

FIN

 

[1]   Ce texte constitue le chapitre II de Le Degré rose de l’écriture, livre d’artiste, éditions Ekphrasis, juillet 2018.