Hors-série / Special issue 22
Mars / March 2026

Suzanne Doppelt

Deux lieux-dits

Extrait d’un précis de géographie

luna park-station

    par le plus court chemin et un engin de pointe un voyage sans bouger vers la haute atmosphère, une lune flexible des éclairs magnétiques les odeurs de poudre à canon ou à cloche-pied sur les carrés en forme d’escalier automoteur, on y joue comme un enfant innocent c’est la fête au village la propagation du son plus les ombres portées, le pré est forain on perd la tête le reste avec, ici un pitre à la parade là une danseuse serpentine, le lieu est inachevé et hautement convertible 

 

un escalier risqué on grimpe quatre à quatre et on retombe de haut une bonne maison de jeu le laboratoire pour devenir sérieux, à l’aide d’un pipeau antique on fabrique des sphères l’abrégé du monde on fait tourner la roue une loterie de fortune on danse en cadence la ronde du pont ou bien celle du milieu on se faufile des tours puis des détours ceux du labyrinthe de Lemnos ou de Malekula, là un montreur d’ours un cheval acrobate un combat de coqs, en vue de trouver la vérité on consulte la somnambule italienne vieille de 2000 ans, partout des baumes et des onguents des attractions et des distractions 

 

 

    

une boîte musicale avec un singe portatif des amusements exclusifs la fête cubiste bat son plein à Holstenwall un village occupé, interrogez les oracles électriques ou celle âgée de tant d’années ou pourquoi pas celui endormi depuis si longtemps, réveillé le somnambule Cesare médusé conditionné et doublé de sa momie répond à toutes les questions il connait le passé et dit l’avenir un avenir aussi noir qu’une nuit sans lune quand il longe le mur il s’en va moitié dansant dans un champs attenant 

   

comme un golem désatomisé un vampire au chant du coq il tombe de haut bel et bien mort après avoir été une vraie machine de précision, la marelle est remplie de boue la lune noire c’est la fin d’une emprise hypnotique d’un savant fou et de son cabinet d’enfer mais la fête continue à Holstenwall dans le jour cru des lampes à arcs des bêtes de foire les fables d’époque les candy floss des parades en plein vent, la roue tourne la tête tourne les sens ont sérieusement migré avant de se redéposer, sur ce grand tapis miroitant les mimes et les revenants ont leur quartier

 

 

ou sur les rails les wagonnets glissent un train d’enfer dans un noir d’encre

un noir illimité, les images s’enchainent un montage furieux tremblant d’apparitions nerveuses et d’effets très spéciaux, du carton-pâte de la mousse thermoformée les revenants en tout genre des monstres composés des squelettes préhistoriques les chauves-souris qui rient un sloop fantôme au ras des flots, plusieurs fois le panorama s’inverse un revirement déroutant, il s’agit d’un décor de série B et d’un effroi en 3D

 

un train d’enfer au débit variable rythmes ascendants et descendants un bon montage cinétique à peine là les images disparaissent on se faufile à travers ce conduit un scenic railway par une volonté satanique soit au grand air les terrains vagues les zones d’ombre les découvertes la plaine les rivages le paysage à coups d’oeil un long travelling avant les virages affolants Le petit train S’en va dans la campagne Va et vient Poursuit son chemin Serpentin De bois et de ferraille Rouille et vert de gris il n’y a plus que le mouvement lui-même, le fantôme est dans la machine, un mouvement qui n’en finit pas

 

 

le mouvement perpétuel celui des planètes de la roue à bascules de l’oiseau buveur celui de la balançoire cosmique une invention assez sommaire accrochée au ciel ou à l’arbre voisin, « les hasards heureux de l’escarpolette », pour imiter la rotation de la terre le beau manège qui monte et qui descend poussée par un mari berné une machine vapeur soit par la force du vent, on tourne en rond on choit de haut assis sur des griffons et des licornes de légende, un battement tel un ouragan 

 

une roue à bascules l’œil de Londres ou la grande du Prater c’est Vienne à coups d’œil quand un homme plus un autre refait surface, un faux revenant tandis qu’un troisième a soit disant passé le pas, faites tourner une roue de couleurs alors elle les perd toutes faites tourner un corps alors cela devient une affaire de vertige et d’égarement, on se déplace la tête en bas les pieds au plafond le manège est vertical les sens ont sérieusement migré, le grand huit aérien est un confessionnal qui se balance ouvert aux quatre vents, de quoi changer un homme en dealer de choc ou en bête de foire 

 

 

 


puis pétrifié un morceau de cire l’immobilité d’un cadavre vers le fond d’un égout, des suppliciés des momies des écorchés des timbrés, un petit musée pathologique et démontable sous verre la Vénus anatomique au repos en 40 morceaux ou bien mécanique sur pied et sur velours, les frères Tocci le tronc unique autant curieux qu’une tête réduite pour apprendre à mieux connaitre les ressorts cachés, une belle leçon de choses au milieu des attractions des distractions et de la musique des sphères

 

des reliques de tout genre ils ne sont pas morts complètement ils reviennent dans les pieds de la table à l’intérieur des armoires au milieu d’une foire par la volonté d’un magicien patenté, la lune au front et une double vue un chapeau est nécessaire avec une baguette histoire de faire apparaitre ensuite disparaitre produire une nuée ayant la forme d’un monde faire pousser un arbre aussitôt sortir un lapin changer une fleur en oiseau – il a l’art de donner de belles couleurs à ses impostures – ou un homme en statue de cire capable d’arrêter l’éruption des volcans et de dire la bonne aventure

 

 

dans la main les doigts fluidiques et les lignes médianes on y revoit le passé

on devine l’avenir les propriétés cachées de l’air et de la matière, un devin électrique au turban pâle l’âme aussi pointue que le tapis d’un fakir spécialiste de l’insensibilité il peut comme ça marcher sur du verre cassé se coucher sur des clous dressés ou léviter à 4 pieds un voyage immobile vers la haute atmosphère et retour vers la terre ferme le plancher des vaches les yeux humides calmes elles regardent les étoiles

 

ou se regardent digérées par l’oeil rond du miroir augmentent se réduisent des lilliputiens des titans une vache devient une fleur un nuage une belette un homme est changé en grenouille, c’est un sérieux générateur de spectres, on s’y voit double triple pendu au plafond les pieds par-dessus tête, un dispositif à surprises de fait un simple artifice d’optique qui fait prendre des vessies pour des lanternes tout est inachevé et hautement convertible dans ce miroir ou alors cette boîte à vue, Londres est incendié le Vésuve déborde et le petit train d’enfer arrive au mieux en gare de La Ciotat   

Pompeïa-station

    certains donnent une eau claire pour le voyageur assoiffé d’autres une farine déjà moulue, celui-là montre d’abord un tronc ensuite des rameaux c’est une colonne haute plus un dôme la forme d’un arbre, un pin parasol emportant un peu du sous-sol avec lui il se divise par quantité de branches et retombe une pluie longue des nuées très ardentes, en octobre de cette année-là l’air se colore autrement les plantes et les animaux sont influencés, il fait nuit le jour à Pompeïa-station

 

pas une forêt mais un exemplaire unique l’imitation d’un arbre, ensemble sortent la matière brute et géologique de la poussière les pierres poreuses l’eau boueuse, la montée puis la chute mince et ralentie de l’esprit, un sous-sol sans saisons chauffé à blanc – une chaleur d’enfer le génie souterrain et ses provisions, les êtres lents bougent des générations spontanées les âmes qui transitent sans date, rien n’est aussi mobile rien n’est aussi obscurcie que cette chambre pleine d’archives un mélange rustique digne d’une bonne cave

 

 

 


voltigeant par l’air comme une image ou le nuage de la poussière mixte qui va partout plus légère qu’une plume dans les maisons un rai de lumière la montre instable elle se divise et se ramasse d’une façon souvent d’une autre un balai y suffit, dehors elle a confit le paysage un noir illimité dessiné une belle fresque un beau sfumato avec ses volumes et ses lignes un tas parfois ou une montagne au moins un monticule, que j’élève de poussière dit la mouche, un balai ne peut plus suffire

 

ni sous l’eau pour arrêter le mouvement un corps mobile n’est jamais à la même place au repos il n’est jamais ailleurs, c’est un genre périodique et abyssal mais capable de durer indéfiniment, une nouvelle ligne une ride d’expression remue la matière de quoi faire un savant mélange un bloc reposant sur l’eau un navire un morceau de bois ou quelque chose flottant naturellement, il faut avoir ses paquets tout prêts lors d’un voyage en Italie par exemple relier les morceaux devant deux corps minéraux sortis de terre puis quitter le pays  

     

 

voyez la lave bouillante voyez l’ébullition des vraies bulles sonores antiques et sans solution savonneuse, si on allume une cigarette la fumée augmente partout un Vésuve de poche il piccolo Vesuvio continuellement en marche depuis l’éruption d’il y a 4000 ans et des poussières les champs brûlants une odeur de poudre à canon sulpha terra un fameux dégazage par la grande bouche une parfaite scène lunaire, des angles les trous des bosses les vallées les cratères des fausses mers

 

en sous-sol une chambre noire aucune image ni le vol d’un oiseau ni l’inversion d’un nuage une chambre saturée où personne ne dort mais si plastique quand elle se remplit la terre monte vide la terre descend, c’est un genre de mouvement périodique et unique depuis Plaute et Caton l’Ancien, de là viennent des petits panaches caloriques, ne prenez plus l’ascenseur il suffit de se tenir les pieds calés entre deux eaux alors le tour est joué les palais sombrent dans la mer les poissons sont hallucinés, celui qui n’en sait pas le secret croit que cela se fait par magie, on est sur une poudrière

 

 

un dégazage d’enfer par la grande bouche, d’enfer ou du purgatoire décentré aérien quelque fois souterrain une zone transit sous la montagne au moins un monticule un faux intermédiaire, Augustin parle de trous noirs sans aucune place assurée pense Bonaventure un cabinet atomisé il se peut sous terre, un compartiment de l’enfer selon Hugues de Strasbourg mais pour Dante c’est dans une montagne à degrés là est l’entrée où le roc se déjoint avec une salle d’attente vers sa partie basse

 

une chambre noire et froide une autre de taille sous une colline voisine un gris jaunâtre relevé à la chaux, on y repose anonymes et égarés suicidés morts par la peste ou des fluides toxiques, plus rien ne respire aucun air ne porte les sons on n’a que le silence celui des temples de la nuit celui des âmes ni bienheureuses ni affligées choisies mises en boite comme le Capitaine Donna Concetta Pasquale qui donne en rêve les numéros du lotto une querelle philosophique 59 une difformité 35 un mariage 36 une insomnie 42 l’éruption du Vésuve 55, contre de menus services   

 

 

 


dehors les flaques la fangia aux bulles sonores pour les porcs et les éléphants un remède ordinaire à la grande chaleur, il y a la boue des rues celle des profondeurs celle des cratères des miettes de roches faisant pâte avec l’eau de quoi fabriquer un bon gâteau ou un remède à la mélancolie sur le mont formidable un joli bouquet de myrte de genêt parfumé soit de fleurs d’arbousier, suivant Ovide il peut ouvrir ce qui est fermé et fermer ce qui est ouvert une porte notamment

 

un bon gâteau et un bon moule de la farine ou du plâtre liquide Butadès l’applique contre un mur il fait le premier portrait, le Maharal de Prague fabrique le golem dans une motte de terre, Fiorelli lui façonne des statues de pierre des copies d’après nature presque égales à leur double dans le miroir, prises sur le vif séchées au soleil une photographie sise le jardin des fugitifs tombées de la lune en habit de lave ou apportées par la mer, une doublure les yeux vides pétrifiée entre deux mondes le contraire d’un fantôme dissipé, le substitut d’un mort qui n’en finit pas de partir  

 

 

ensommeillées sculptées des pieds à la tête de la pierre de lave du tuf ou de la terre locale elles veillent sur l’endroit Pompeïa-station elles sentent l’odeur du soufre font des songes enfumés des rêveries passées une pluie tombée du jour et de la nuit de la poussière d’étoile voltigeant comme des images, à même le sol un sol aussi dur qu’une armure elles veillent un vide au lieu du cœur, Photius parle de l’une capable d’arrêter l’éruption des volcans, Pline d’une autre qui émet le son d’une corde cassée  

 

des rêveries passées celles d’un jeune homme tenu par une femme relevée

du sol ou tombée d’un bas-relief, le temps cherche des proies, une Vénus anatomique sans parole la robe blanche qui tire vers le jaune les pieds d’argile les mains confondues elle avance dans la ville d’une drôle de façon un piéton cosmique suivi d’un jeune homme enflammé mais il est compliqué de distinguer les vivants des morts, elle va s’animant de plus belle la lumière entre ses voiles flottants l’ensemble finit en une ghost dance endiablée, c’est une fête toute napolitaine ils dansent sur un volcan