#8 – Janvier / January 2026

Stéphane Bouquet

Anthologie

Dans l’année de cet âge (2001)

1.   Poème pour une nuit où pas de courage

Je marche dans la nuit
blanche           éblouie
L’idée m’arrive d’un poème
long grave et sans espoir
(et si je le striais de cris)
Je le compose au fil des gens et des bars et des heures

mais pas celui-là

 

 2.   Poème pour cinq minutes de sa voix

Je reste coi
Corps posé là
Je fixe le minitel et son défilé de mots
cherche ça
fasciné comme d’autres soirs par les éclats de la nuit et
    du ciel
J’écris que je veux qu’on me branle
On le fait par sa voix

 1.   C’était juillet 1997. Je ne me souviens de pas grand-chose que de juillet justement, de la chaleur d’été, d’être seul. Je marchais entre Bastille et Beaubourg : je traversais le Marais pour si jamais l’extraordinaire allait arriver. Ce serait un garçon et qui me regarderait. Je faisais des phrases tout haut dans le bruit des rues sur certainement le désespoir des jours, de chaque jour : comment il s’additionnait. Les phrases sont venues en vers : des vers de ce temps, à peine des vers donc sinon que quand même ils s’imposaient ainsi : espacés dans la page. À Beaubourg, je me suis assis sur le balustre de la place : les vers en moi lentement trouvaient leur scansion juste, leur degré de métaphore, d’ellipse, d’obscurité, d’appareillage poétique. J’ai pensé que ce serait bien de saisir des éclats de ma vie courante et les vêtir de cette poésie­ là. J’ai pensé à 145 poèmes pour que ça fasse masse conséquente ; je croyais que j’irais vite : c’étaient deux mois de délassement qui venaient j’imaginais).

[Plus tard, j’ai relu ce premier poème, j’avais acquis une dextérité meilleure, je vis bien qu’il fallait le refaire. Je le refis.]

2.    C’était le soir, je crois, du premier poème dans sa première version. Au début, pour moi, c’est toujours ainsi : une course à cause du plaisir que me font les idées. Je n’avais pas vu de garçons (ou bien si, mais pas eux) je veux dire : j’avais passé inaperçu, invisible parmi eux). J’étais dans le bureau, minitel allumé, nuit partout autrement. J’avais choisi un pseudo comme otel (brlotel, mecotel) depuis que j’avais abandonné la morale et je ne croyais plus que le sexe à distance fût pathétique, plus pathétique qu’autre chose. Il s’était trouvé un désir pour s’accorder au mien, une voix pour inventer avec moi une scène à nos ébats de parole, mais je ne sais plus du tout laquelle ni comment fut notre jouissance.

Un monde existe (2002)

3.    Connecticut muffin au coin de Prince & Elisabeth
L’Étourdi or The Bungler, an early Molière comedy, his first in
    verse, NY Times, Tuesday, October 3, 2000
j’ignorais l’existence de ce titre le ciel est bleu mais il faut
tirer la tête en arrière
et juste à ce moment-là du vers le soleil franchit les étendues
    verticales en pierre & brique
encre un peu l’ombre des arbres feuilles fatiguées
éclaire le bitume appelé New York par le monde
et le pantalon fuchsia triomphal de la femme quand je sors elle
    entre

 

 

 4.   Je promène les lambeaux qui sont moi
dans la rue les gens constitués
marchent c’est New York que toutes les langues traduisent
le centre des choses et moi

il faut m’agripper au réverbère
résister à l’éparpillement de fontaine
qui aguette
tout se déchire déjà
derrière la surface de peau

 

 

5.    Pourtant, ils ne cessent pas d’exister
dans le district à flux tendu de la ville
où le ciel même n’est pas gaspillé

Ils ont entouré leur calme de grilles
Le temps wheater and time a poncé les plaques
funèbres ils sont devenus personne

les premiers morts
les habitants de la continuité
les seuls avec qui je sais partager les mots

Le mot frère (2005)

frère:

1.   champ : de blé jusque là-bas
ou bien entiers après-midi de maïs

peu
importe but a field

kin to the distant landscape / parent du lointain paysage /
d’où j’écoute
                                             la file indienne de frères

l’autre vocabulaire de choses si c’est moi
qu’on prononce

 

 

2.    dans le soir : le début / at first
was snow-packed like descriptions

of childhood : i was riding back
qd tu me fais tomber oh par jeu
combat jusqu’à épuisement de nos corps mouillés
et le rire
depuis la maison de la femme trentenaire

the day after : le lendemain aussi était
empaqueté de neige, je dépose ici
toute l’enfance encore possible

 

 

3.    Kyle, à la fin du film, une balle
dans le ventre s’écroule : « je retourne
à la rivière
des nages interminées»

sa sœur, à qui déjà dit-elle : « combien nous
nous sommes éloignés des bords »

seul le frère d’adoption trouve une femme
part avec, les laisse
à leur été super indien, il est vrai là-bas
le son monte de leurs anciens rires
trempés dans la rivière vivante

Un peuple (2007)

1.    E. Cummings : beaucoup de poètes se sont sentis mus par le souci du peuple, bien qu’on les aitdepuis longtemps privés de lui et peut-être à cause de cette privation, à cause de cette solitude quand ils parlent. E. E. Cummings est de ceux-là : lorsqu’il rénove le vocabulaire, disloquant des mots, en ajointant d’autres, c’est animé d’une volonté politique. Il veut que les mots explosent de joie, et veut la liesse révolutionnaire des gens accouplés, du genre «bettyandisbll », ou (‘invente) « youandmewe / toietmoinous », et cela fait un monde rempli de n’importequi et de quelquesuns et d’autresaussi, une population collée ensemble dans un avril bondissant, sous les pommiers en fleurs, et la fumée active des usines, se livrant à cela.

 

Un peuple : À Rome jadis, le mot populus (o bref) veut dire peuple et le mot populus (o long) signifie peuplier : la piazza del popolo actuelle est un endroit de cette hésitation : nous sommes là-bas, incertains si nous participons dans le bruit des arbres, dans 1a fréquentation des gens. Nous restons dans une égalité immense. Oui (je le répète) il semble que ce mot « peuple », ou un de ses équivalents, le mot « peuplier » pour certains, soit une direction très fréquente, et aussi très ancienne, pour les faiseurs de poèmes. Ainsi que dit Joachim du Bellay mêlé à la populace parfois aristocratique de la Ville : « je m’adresse où je vois le chemin plus battu. » Nous allons chacun vers un lieu pour nous très habité, vers le chœur confortable des gens, vers les traces accumulées. Nous croyons qu’ils nous sauveront du pire. Nous pensons (naïvement) qu’ils sont moins que nous privés du monde, des rues, des autres. Tout cela est faux bien sûr (et idéologiquement suspect) : nous le savons et nous ne le savons pas. Nous continuons à battre le chemin, nous respirons leur poussière quasi miraculeuse, nous les désirons dans nos vers ou nous désirons nos vers pour eux, c’est difficilement décidable.

 

 

Nos Amériques (2010)

 

 7.   Il nettoie la Chaque fois qu’il nettoie la maison, il pense à un coefficient de propreté compris entre 0 et 1. 1 est le monde impeccable et presque invulnérable, le monde qu’on ne va pas heurter. Je conduis la maison vers la sécurité de 1, pense-t-il, vers le garçon non blessé. Il invente le bon paysage pour lui-même, apaisé et hivernal : un simple réseau de neige tombe.

— Allo?
— Je suis (nom incompréhensible) de (entreprise, incompréhensible). Nous proposons un devis pour…
et il l’interrompt aussitôt, poliment,
— Je suis désolé, ça ne m’intéresse pas.
Et il reprend le ménage. Le compteur tend vers 1, aspirateur passé, vitres lavées, vers l’endroit sans presque plus d’ennemis, vers la liesse en général qui accueille les mots « trêve » ou « armistice ». C’est cela qui lui donne le courage de frotter, de s’acharner, l’espoir d’appartenir aux choses réconciliées, par ex. la neige tombe, par ex. quelqu’un de jadis appelle :
— Allo?
— Hi, it’s me.
— Why, how are you doing ? lt’s been a while. 
And so they talk.
— Those were the days I’m telling you, dit l’un ou l’autre.
Donc : les meilleurs jours / the flawless days sont ceux comme aujourd’hui, quand il a fait le ménage dans toute la maison, pièce par pièce, évitant d’oublier la moindre chose, parfois revenant en arrière. Il respire un instant dans le monde nettoyé où il se sent presque complet, où il appartient à la sphère, où la conversation idéale a eu lieu. Une joie naine trépigne en lui, jette en lui des brassées de tiédeur, atténue tout danger, l’annule. C’est exactement le commencement du repos. Maintenant le soleil d’automne frais cogne dans les vitres claires, maintenant il retourne sur la terrasse en bois sous plusieurs épaisseurs de pulls, dans le chèvrefeuille de fiction, il renfile le métier de poète qui consiste aussi à produire une certaine propreté du monde autour. Maintenant, il prépare la venue de quelqu’un.

7.1. De l’attente
J’habite à cet endroit
des choses, ce qui suit est le plan précis
de la ville pour t’indiquer
ici et ici jusqu’à moi

les rues portent des noms divers : rue
du ciel de rouges-gorges ou celle
de la respiration du garçon
sont peut-être les préférées mais pas seulement : la rue
du soldat à l’agonie, la rue
neuve du lilas commun
comptent aussi

de toute façon tu choisiras
ta propre liste du verbe vivre
qu’on puisse toujours entendre le bruissement que tu fais
dans les langues et si à la fin
tu existes dans d’autres directions que moi
c’est bien —
pareil

 

 

Les amours suivants (2013)

Le dernier jour nous gravissons des centaines de milliers de
                    marches jusqu’au pic
de l’éléphant, c’est la promenade rituelle de la ville à cause du
                    besoin général
d’air frais et des slogans subliminaux : toi aussi tu dois
                    participer
à la santé publique. Il y a tellement de monde familial, on dirait
                    que les pentes sont
couvertes d’enfance, un petit garçon 5 ans se concentre, ho
                    hisse,
chaque pas son visage tendu vers parents qui applaudissent
                    et dommage
qu’on ne puisse pas se le pendre au cou en guise de médaillon
                   protecteur.
Marche n° 2300, nous sommes de plus en plus seuls entre la
                   végétation,
gingkos et arbres sans plus de précision et ça, dit-il, watch out,
                   
espèce locale
de moustiques gloutons; entre la prière mélopée de bouddhistes
                   intarissables
dans les temples; entre la circulation qui s’éloigne et rapetisse
                   là-bas. Et
par hasard un abri, planches, bassines bleues, pneus ici égarés,
                   une cabane
qui est dans une clairière sale en terrasse sur la ville immense
                   et assis
ensemble nous confirmons la course des choses, le temps passe,
                   il semble qu’au Japon
les poètes bouddhistes médiévaux disaient amour = adoucir sa
                   lumière
pour s’assimiler à la poussière, c’est peut-être vrai, puis quand la
                   nuit tombe,
je lutte contre pleurer au fin fond d’un fast-food de poulet frit
                   parce que
si beau et si mangue de chair jaune désabritée de l’écorce
                   est le visage
de son dernier présent, nos 4 mains crispées sous la table dont
                   
go il dit i don’t
know what to say et d’autres gens viennent s’asseoir à côté nous
                   gâcher
gratuitement l’adieu im not sad cuz ure not going r u ? il dit
                   et à la fin
bien sûr nous aussi laminés par les ordres de la séparation. Le
                   baiser s’absente
totalement en scooter d’ici entre 2 piliers, Jianguo North Road
                   section 1.

Vie commune (2016)

SANS


Il faudrait toujours se poser sur la vivance des choses. Au
petit déjeuner quelqu’un :
«  à cause du réchauffement des hivers les compagnies
d’électricité font moins
de bénéfices». Sinon aussi on va détruire un hôpital non
rentable
et ses précieuses fresques d’art brut. « Oh non!» dit la
commune indignation, eh si!
mais je regarde surtout la splendeur des douves sous la
lumière oblique et
hésitante du matin, peut-être le ciel a-t-il dimanche pour
seul projet précis, avant il y avait
des dizaines de canards, où sont-ils, soupir de la propriétaire
éplorée, il reste
la profusion bruissant d’insectes des arbres et leurs feuillages
de répit timide même
si je voudrais qu’il neige complètement aujourd’hui, je
veux dire
cette poudre de protection quasi pharmaceutique
protégeant naturellement
de la peur. Il ne va pourtant pas du tout neiger mais il y a
beaucoup de soldats
dans les rues ces temps-ci, c’est une sorte de pis aller
comme d’habiter
dans un imblessable gilet pare-balles. Finalement poète =
l’infatigable fabricant
de phrases-parois derrières lesquelles se cacher pour tout
ré-apaiser calmement,
d’un calme de sain et sauf. Qu’est-ce que vivre ? Cette fois­-ci
l’étymologie
ne va pas pouvoir aider. En indo-européen vivre voulait
déjà dire vivre semble-t-il
et rien d’autre. C’est à nouveau le début. Peut-être qu’il
suffit d’accumuler un tas de gestes
et on verra bien le sens à la fin. Ou pas le sens : « les
abricotiers existent,
les abricotiers existent » (Inger Christensen) et il n’y a pas
de raison valable. Un jour
les méduses à leur tour ont trouvé que leur forme
convenait aux circonstances
et en sont restées là. C’est cela l’essentiel : se vautrer dans la
forme
idéale ou provisoirement idéale. Bien sûr, pendant ce temps,
les Marie Antoinette
de l’aristocratie financière se bourrent de brioches sans
gluten: « oh
petit épeautre » glousse-t-elle pâmée sur un divan soyeux, le
corps cintré dans
sa maigreur de riche. Finalement, il est peut-être préférable
que le monde fonde
à vitesse grand v. Il y aura un nouveau déluge – je m’excuse
auprès des espèces
sacrifiées, Grand Ours Blanc et Phoque Huileux je
m’excuse —
puis un néo-Grec
viendra nous expliquer les deux raisons fondamentales à
l’être, ousia comme
disait Aristote l’ancien cette matière sans projet précis mais
pleine d’envie
et la première surtout, j’ai tellement besoin de te caresser.
Tout se passe place
Syntagma qui est une grande espérance de phrases
assemblées.
 — Viens, dit-il, nous devons apprendre à additionner dans le
monde dépourvu,
imagine l’inauguration d’une république sans : sans la
possibilité paresseuse
des paysages, je veux dire où s’entre-paresser l’un l’autre,
les banques
brutalement fermées par décret unilatéral comme si les
réserves de salive
étaient épuisées ou aléatoires, sans un certain nombre de
promesses pourtant
merveilleusement à tenir, et la lumière du soir que le soleil
nous gaspille
généreusement dans le dos, sans un seul prénom à appeler,
sans grève générale
et la consolation qu’offrent les arrière-cours parmi les chats
errants
sans la liste de tout le reste j’abrège qui sincèrement aussi
était possible.

Le fait de vivre (2021)

AU SENS DE VIVRE

I.

C’est vraiment coton de dresser
le portrait fidèle de la vie cette chose archi-bavarde et sans
suite
logique sauf ce safari perpétuel: là-bas il y a un corps qui
pourrait
tout simplifier, alors allons-y et finalement franchi le mot
avanies
ou avaries, reste l’infra-chance d’atteindre un lieu-dit
hospitalier,
cette mare miraculeusement sur-poissonneuse
sur-grenouilles etc.
où n’importe qui s’adonne à n’importe qui ou quoi, même
des phrases
et pile une amie m’appelle d’une voix ragaillardie : as-tu
cliqué sur
le lien que je t’ai envoyé, c’est totalement une histoire pour
toi,
alors résumons :
dans les montagnes de Kami-shirataki une micheline
électrique
s’arrête deux fois par jour pour qu’une unique jeune fille
isolée aille puis
revienne du lycée parce que là-bas l’État veut que chacun
reçoive
les perfusions du savoir et assez de pommes pour vivre au
sens japonais de
ikinobiru, vivre longtemps,
nagaikisuru, vivre longtemps (vieux)
trop souvent bekkyosuru, vivre séparé, à l’autre bout, caché
par les bambous
(pas de chance) ou derrière le papier de riz translucide et
presque Jamais
doukyosuru, vivre ensemble, cohabiter
mais ikinareru, s’habituer à vivre
ikiruiyoki, volonté de vivre

Nous remercions M. Patrick Beaune, directeur des éditions Champ Vallon, de son aimable autorisation à présenter cette anthologie.
Editions Champ Vallon, 01350 Ceyzérieu,
www.champ-vallon.com